Portrait/Rio

João Donato : Eloge de la Douceur (et du groove parfait) (1/4)

 

« Donato é a conclusão inconteste
de que o Acre existe« .
(Alexandre Carvalho dos Santos*)
João Donato ne ressemble à rien. Mais João Donato ne méritait pas ça : cette infâme reprise de « Emoriô » par Sergio Mendes. Ou peut-être que si, peut-être que c’est déjà bien que son nom apparaisse sur un titre destiné à toucher le grand public. Car si João Donato est une figure cruciale de la musique brésilienne, il est absolument inconnu de ce même grand public, total béotien en la matière. Il est « L’Homme de l’ombre », comme le titrait Vibrations (n°67, octobre 2004) à l’occasion d’un portrait qui lui était consacré. Mais pour ceux qui savent, João Donato est essentiel.
Si l’on veut bien considérer que l’une des principales révolutions esthétiques de la musique brésilienne est l’œuvre deJoão Gilberto, il convient dès lors de se pencher sur ses influences. Dans l’élan de la bossa nova naissante, un interprète vient établir ce qui deviendra un modèle sans cesse imité, jamais égalé : une voix feutrée légèrement décalée de la rythmique de sa guitare. Si cette batida si particulière de João Gilberto se fait l’écho des tambours de sa Bahia natale, elle doit aussi beaucoup au jeu de piano de João Donato. Pour cette influence à elle seule, João Donato mérite donc de figurer dans une sorte de panthéon de la musique brésilienne : il est le type qui a inspiré à João Gilberto sa batida !
La complicité entre les deux Joãos fut importante. Avant même de se rencontrer, chacun s’était vu dire que l’autre João lui ressemblait comme un frère jumeau. Le jour où, enfin, ils firent connaissance, comme Donato le raconte, « on s’est regardé pendant deux minutes, et João Gilberto a dit : ‘c’est donc vrai !‘  » (Vibrations n°67).

Le début d’une amitié. « On était tout le temps ensemble, un peu à l’écart du reste des gens. Nous attendions l’aube pour nous promener à Guaratiba (une plage éloignée du centre de Rio), vers deux ou trois heures du matin, parce qu’il n’y avait ni les embouteillages, ni la chaleur, ni personne« . Peut-être parce qu’ils sont des provinciaux, les deux Joãos ne se sont jamais sentis proches de la clique carioca de la bossa nova, celle était composée en grande partie de fils de bonnes familles avec qui ils n’avaient guère d’affinités.

Nos deux génies ont en outre ce point commun d’avoir un physique tout à fait ordinaire. C’est comme ce choc que vous avez peut-être éprouvé vous-même, en découvrant que c’était bien ce petit monsieur gris qui chantait d’une voix si sensuelle la « Garota de Ipanema ». João Donato ne ressemble à rien. Ou alors au ravi de la crèche. Je cite les gars de C’est Jamais Pareil, à propos de la pochette de son album Quem é Quem (1973) : Au verso, c’est le choc : un type plus tout à fait jeune avec un air simplet, tout droit sorti d’un film de Tati. Ca ne l’empêche pas de faire groover son piano comme un dément ».
Comment un type né au fin fond du Brésil et découvrant la musique en jouant de l’accordéon devient-il un acteur majeur d’une musique fondamentalement carioca, la bossa nova ? Parce que sa musique possède les deux qualités qui définissent la bossa, le swing et la douceur. Le Rio d’alors est le plus bel épitomé de la Dolce Vita qui puisse être et cette nouvelle musique de la jeunesse en est une belle incarnation mais c’est pourtant en sa lointaine province amazonienne, l’Acre, à la frontière du Pérou et de la Bolivie, qu’est née la révélation musicale de João Donato. Il a maintes fois raconté cette anecdote qui remonte à l’enfance : « j’ai vu une petite barque sur la rivière qui traverse la ville de Rio Branco, au coucher du soleil. Un copain sifflait la mélodie de « Lugar Comum ». Alors, je me suis assis et j’ai pleuré. Ce thème n’a jamais quitté ma mémoire, toutes mes chansons sont nées de ce thème-là. Seules les paroles changent. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de faire de la musique douce. J’avais trouvé ma vocation, et je pleurais. Certains sont encore en train de la chercher, et d’autres ne la trouvent jamais » (in Vibrations n°67).
C’était donc ça sa vocation, faire de la musique douce. Il s’y consacra donc de tout son cœur et ses albums chantés en sont des démonstrations magistrales. Dans un pays où les voix sont merveilleuses, João Donato à peine chantonne, marmonne mais avec une telle douceur… Comme il le confiait à François-Xavier Freland, pour son livre Saravá : Rencontres avec la Bossa-Nova : « la bossa, c’était faire moins de bruit… »
João Donato a toujours cru au pouvoir de la musique, à son effet sur notre âme. Aussi veille-t-il à ce que cet effet soit positif. « La musique est très forte, elle te pénètre comme un rayon laser. Ma mission est de réjouir, d’être comme un baume, de décompresser les sens et de faire naître l’espoir. Les musiques artificielles ou cyniques ne m’intéressent pas. La mauvaise musique est préjudiciable à la santé. Et le volume du son a besoin d’être confortable. S’il est trop bruyant, la musique n’est plus qu’un bruit de plus dans la ville : on ne fait plus la différence » (Revista Pororoca #2).
 
Vous l’aurez compris, la musique de João Donato n’est pas de celles qui ont besoin qu’on les écoute loud ! Et même, alors qu’il vit aux Etats-Unis, quand il découvre les claviers électriques, en particulier le Fender Rhodes, jamais il ne perd cette douceur qui est sa marque de fabrique. Si l’album A Bad Donato, en 1970, est la borne marquant ce passage à l’électrique, on comprend aisément que « bad » pour lui est un véritable rôle de composition. En fait de bad, il était plus vraisemblablement un geek de ces nouveaux claviers. Les anecdotes concernant l’enregistrement de cet album racontent plutôt qu’il s’était enfermé quelques semaines pour expérimenter et se familiariser avec les nouvelles possibilités qu’ils offraient, en apnée, en reclus du son. Nulle débauche là-dedans. Mais quel pétard de groove. Au sujet de ce Bad Donato, il dira en 2004 : « and I made the noisiest record I can ever remember making« . Pour les curieux, une chronique assez vivement troussée de l’album sur la Blogothèque… Alors oui, quand on le voit sur la pochette, il pourrait presque réussir à nous faire croire qu’il est réellement bad… Mais on sait bien qu’il ne faut pas se fier aux apparences, sinon on n’aurait jamais eu la curiosité, et donc la chance, d’écouter l’album suivant…
Rentré au pays, il enregistre Quem é Quem, en 1973, où il commence à poser sa voix :
« Le style de Donato est jubilatoire (…). Les albums instrumentaux n’étaient pas à la mode ? Il chante ! et sur une partie des titres se contente même de marmonner des borborygmes idiots, comme ces ding-ding-a-ding qui me rendent fous sur le génial « A Ra » ou des gné-gné-gné sur le groove irrésistible de « Cala Boca Menino ». Quand il chante, c’est d’une voix mal assurée, et on dirait qu’il sourit. Sur « Cadê Jodel ? » qui clôt l’album, c’est comme une douce brise qui vient vous rafraîchir le visage » (C’est Jamais Pareil). Que ce soit en français ou en portugais, plusieurs fois j’ai trouvé l’effet de la musique de João Donato comparé à une douce brise. L’image est probablement assez juste.
A l’époque, il est très fier de cet album et s’enthousiasme en écrivant une lettre à son compère Gilberto : « c’est mon meilleur enregistrement à ce jour, ce qui explique le temps qu’on y a passé et le soin porté au moindre détail. Et à l’arrivée, c’est un album que je trouve tout simplement adorable« . Adorable, oui. Mais toujours avec un sacré sens du groove.
Ces deux albums, A Bad Donato et Quem é Quem, figurent dans un classement proposé par le magazine Rolling Stone des 100 Meilleurs Albums Jamais Enregistrés. Mais, personnellement, mon préféré de João Donato, c’est Lugar Comum. Celui-là, je reviens vous en parler dans quelques jours.

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