Bahia/Portrait

Ces Doux Barbares qui se ressemblent tant

« Vocês, que me lêem,
já ouviram falar em ‘supergroups’?
Pois bem, Doces Bárbaros é um subgrupo.
No sentido de um grupo étnico. Ha-ha-ha-ha »
(Caetano Veloso)

Quand, en 1997, je découvrais l’Alfagamabetizado de Carlinhos Brown, j’étais ravi d’y retrouver sur un titre les Doces Bárbaros au grand complet. A savoir : Gal Costa, Maria Bethânia, Gilberto Gil et Caetano Veloso, enfin réunis. Les Doces Bárbaros sont une de ces bornes initiatiques qui m’ont ouvert la route des musiques brésiliennes, ou plutôt les routes, les chemins de traverse, les sentiers, les ruelles et les boulevards tant depuis je n’ai jamais cessé de poursuivre ce voyage où plus on avance, plus on mesure l’immensité de ce territoire et tout ce qu’il reste à découvrir. Nouvelle épisode de cette série où, sans nostalgie aucune, je me replonge dans cette période de découverte, il y a une vingtaine d’années.

Comme je le disais dans le premier volet de cette série, le point de départ c’est Caetano. Puis ses collègues tropicalistes, tout ça au gré des albums que je pouvais alors trouver en fouinant dans les bacs et y engloutissant mon maigre budget. Dans cette quête, un jour ou l’autre, on finit bien par tomber sur l’album des Doces Bárbaros qui, en 1976, réunit nos quatre larrons. Celui-là, c’est mon frère qui avait mis la main dessus. D’occasion, bien sûr. Avant même de l’écouter, je l’adorais pour ce nom de Doux Barbares. Et pour la photo centrale quand on ouvrait le double-album : nos quatre larrons déguisés et sautillant sur scène. Accoutrement carnavalesque, outrancier, joyeux… Même Gil en collant blanc semble sans crainte du ridicule.

docesbarbarosEn France, la célèbre photo rassemblant Ferré, Brassens et Brel a fait couler tant d’encre alors qu’ils sont simplement assis autour d’une table. Imaginez un instant l’impact que cela aurait pu avoir s’ils avaient été ensemble sur scène… Même pas déguisés ni dansants, faut pas rêver, mais ensemble sur scène… Là, avec nos Tropicalistes bahianais, c’est pareil, on est déjà content de voir cette proximité, ces liens très affectueux. Et en plus, eux, font la fête ensemble.

Caetano Veloso plaisante en disant que les Doces Bárbaros ne sont pas un super-groupe mais un « sous-groupe », au sens de groupe ethnique. Avec l’idée qu’ils incarnaient, comme il le dit, une « nouvelle race », en écho à ce que chantaient alors les Novos Baianos… En ces années-là au Brésil, l’humoriste Chico Anysio faisait un tabac à la télévision avec ses imitations de Bahianais. Avec la complicité d’Arnaud Rodrigues, il enregistrera même un tube sous le nom de Baiano E Os Novos Caetanos : « Vô Batê Pa Tu ». Ainsi, comme le rappelle Caetano, par le biais de cette figure devenue très populaire du Bahianais hippie, « aux yeux des autres, nous étions déjà, sans même le savoir nous-mêmes, les Doces Bárbaros« .

Doces+Barbaros+Back

On sait que Caetano et Bethânia sont frère et sœur, que Caetano et Gil étaient beaux-frères pour avoir épousé deux sœurs, elles-mêmes amies d’enfance de Gal. Mais au-delà de ces liens familiaux, amicaux, artistiques, on est assez étonné de voir Caetano et Gil mettre en avant l’argument de la ressemblance physique pour justifier ce projet commun où, pour la première fois, en 1976, ils se présentent au public sous la bannière d’un groupe et non plus, comme ce fut souvent le cas, en leurs noms propres.

A cette époque, au milieu des 70’s, c’est Gil qui, un jour, dit à Caetano : « je pense que maintenant nous sommes un groupe parce qu’on se ressemble de plus en plus, même physiquement » (« Acho que a gente agora é um grupo porque foi ficando cada vez mais parecidos uns com os outros, até fisicamente« ).Tout en rappelant que tous étaient très différents les uns des autres, Caetano confirme et insiste sur cette convergence morphologique qui n’existait pas quelques années plus tôt. Comme si la proximité artistique et affective avait entraîné une sorte de mimétisme physique. »Quand nous étions enfants, et même adolescents, Maria Bethânia et moi, n’étions pas des frère et soeur qui se ressemblent : au contraire, nous étions de ces frère et soeur de type différent au sein d’une nombreuse fratrie.Un jour, en regardant le dos de la pochette de l’album de Gal et Caymmi, j’ai vu une photo de Gal où je trouvais qu’elle me ressemblait.Quand, en 1965, Maria Bethânia et moi nous sommes installés à São Paulo, à l’époque où elle participait au spectacle Opinião, Gilberto Gil habitait déjà là et Gal vint passer quelque temps avec nous. Gal avait les cheveux courts et, physiquement, était complètement différente de Bethânia. Mais les gens qui voyaient Gal dans la rue la montraient du doigt en disant : ‘regarde, c’est Maria Bethânia’. On trouvait ça effrayant parce qu’on pensait que Gal et Maria Bethânia étaient deux personnes totalement différentes. Qu’ils puissent leur trouver une ressemblance, nous semblait comme de dire des Japonais qu’ils se ressemblent tous.Gil, de son côté, était gros. Son corps n’avait rien d’anguleux ou sec, il mangeait beaucoup. Il mangeait trop. Puis, il s’est mis au régime macrobiotique et a maigri. Et son corps est devenu comme le mien, qui ressemble à celui de Bethânia. (…)Mais pour les gens qui nous voyaient depuis longtemps comme un groupe ou, disons, comme une poignée d’individus ayant des caractéristiques communes, Doces Bárbaros n’était rien sinon une évidence. Pour nous, c’est une nouveauté majeure. Et c’est la même chose. (…)Les Doces Bárbaros sont une chose qui s’est formée en nous, à travers nous et même en dépit de nous. C’est une nouvelle race » (Revista Ele e Ela – nº 86, 06/76).

Doces+Barbaros+au+bain-300x264Embarqués dans ce projet d’album et de tournée sous l’impulsion de Bethânia, nos Doux Barbares étaient bel et bien cette « nouvelle race » métissée qui contestait l’idée de race, ce « sous-groupe, au sens de groupe ethnique », comme l’ironisait Caetano.Un film, Os Doces Bárbaros, sorti deux ans plus tard, témoignait de l’aventure. Le film, qui n’était au départ qu’un documentaire musical, a pris une autre dimension quand, de passage à Florianopolis, Gil et Chiquinho Azevedo, le batteur, furent arrêtés en possession de marijuana. A la clé : interrogatoires et séjour en prison de rigueur. Jom Tob Azulay, le réalisateur, confessait à l’occasion de la sortie en DVD du film, que ces passages du film doivent beaucoup à Gil car « même dans l’adversité de sa cellule, il avait la grandeur de percevoir combien il était important de filmer ces moments difficiles ».

Par la suite, chacun mena sa carrière avec la réussite que l’on sait.

Les Doces Bárbaros se sont retrouvés en 1994 pour participer au Carnaval carioca avec la Mangueira et son samba-enredo « Atrás da Mangueira só não vai quem já morreu ». Puis, vint la réunion pour participer à ce « Quixabeira », sur le premier album de Brown. Une présence symbolique qui s’inscrivait dans l’histoire de la musique bahianaise et prolongeait celle du Tropicalisme en adoubant son plus brillant héritier.

Enfin, en 2002, les Doces Bárbaros se sont reformés le temps de quelques concerts au Parc d’Ibirapuera et sur la plage de Copacabana. Un DVD Outros (Doces) Bárbaros témoigne de l’événement. Et là, quand on les voit, se pose évidemment LA question : se ressemblent-ils toujours autant physiquement ?

Doces Barbaros aujourd'hui

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