Brasil

Les Dunes de Gal

« Quando o Português chegou
Debaixo duma bruta chuva
Vestiu o Índio
Que pena! Fosse uma manhã de sol
O Índio tinha despido
O Português »
(Osvald de Andrade)

Nous l’expliquions dans le message précédent, le « cinéma transcendental » consiste tout simplement à être allongé sur le sable à contempler la mer. L’expression, reprise par Caetano Veloso pour donner le titre à son album, viendrait de Gal Costa et ses amis pour qui la contemplation en question était souvent soutenue d’un adjuvant hallucinogène.

En même temps qu’avec les beaux jours naissait l’impatience du premier bain de mer, ces dernières semaines de printemps ont eu sur moi un véritable « effet madeleine ». Laquelle madeleine est composée d’ingrédients variés interagissant entre eux en une chimie complexe. Ainsi, ces vagues de souvenirs se combinent-elles à mon entrée saisonnière en phase bahianaise. Cette combinaison m’incite à revisiter ici quelques albums qui me firent découvrir, il y a une vingtaine d’années, les musiques brésiliennes. Ce fut d’abord par le biais de Caetano, puis vinrent dans la foulée les autres Tropicalistes, Jorge Ben ou Martinho da Vila.

Aujourd’hui, honneur à Gal puisque que c’est elle qui donnait son nom à la plage fréquentée par les hippies cariocas, au début des années soixante-dix. Une forme d’hommage qui montre la fascination et le trouble qu’elle exerçait auprès de ses jeunes contemporains.

Bahianaise, comme Caetano, Gil, Bethânia ou Tom Zé, Maria das Graças Costa Penna Burgos, plus simplement appelée Gal, participa dès ses débuts au mouvement tropicaliste. Il faut rappeler ici par quel biais se fit la rencontre avec ses fondateurs. Agée d’une dizaine d’années, Gal devint très copine avec les deux sœurs Gadelha, Sandra et Andréia. Quelques années plus tard, les sœurs épouseront respectivement Gil et Caetano, à qui elles présenteront Gal. Le début d’une grande amitié.

Après l’exil à Londres de Caetano et Gil, en 1969, elle se retrouva à devoir endosser l’habit d’icône d’un mouvement décapité. D’autres, on aurait dit qu’ils n’avaient pas les épaules pour endosser pareil costume, forcément trop large. Pas de Gal. Malgré tout, c’est surtout de la douleur liée à leur exil qu’elle se souvient : « j’ai beaucoup souffert. Je me suis sentie abandonnée, j’avais perdu ma famille. (…) C’est à cause de cette douleur, de ce poids sur le cœur que j’ai adopté les cris et le psychédélisme. C’était une manière de protester contre tout ce qui était en train de se passer, les prisons, la dictature« .

Qu’importe alors le chagrin, la révolte, elle remplit son rôle à merveille, poussant loin le bouchon du psychédélisme et posant quelques bornes de la musique brésilienne à la charnière des années soixante et soixante-dix, cette période où l’on commençait à réaliser un peu partout que the dream is over.

Mais plutôt que l’album Gal, son brûlot psyché, le thème de la plage, conjugué à celui de mes premières découvertes de nos Tropicalistes *, nous inciterait plutôt à lui préférer India, de 1973, album que l’on pourrait dire « du slip ».

L’audace de Gal. La pochette fut censurée à sa sortie et le disque vendu dans un emballage noir dissimulant la photo. Encore aujourd’hui, alors qu’on en a pourtant vu d’autres, cette pochette fait souvent naître un certain trouble chez ceux qui la découvrent. Et je dois bien avouer, vaguement honteux, qu’en mes jeunes années, il m’arrivait parfois de laisser l’album au front d’une pile de vinyls, bien exposé aux regards. Surtout si une fille devait passer chez moi pour la première fois. Sa réaction pouvait alors laisser augurer de ce qui serait jouable ou ne le serait pas.

Le dos de la pochette est de la même veine. Certes, ici nous ne sommes pas à la plage quand nous voyons Gal à moitié nue grimée en Indienne. Il s’agit plutôt d’incarner l’innocence du Brésil d’avant la conquête. Car c’est précisément cette nudité sans gêne des femmes indigènes qui frappa les premiers explorateurs, qu’ils soient Jésuites ou aventuriers.

C’est ce qu’illustrait la célèbre « Lettre de Pero Vaz de Caminha » au Roi Manuel, en 1500. Cet écrivain faisait office de secrétaire à Pedro Álvares Cabral quand celui-ci « découvrit » le Brésil. Il raconta ainsi au Roi, dans sa fameuse lettre, la nudité des Indiens, les hommes, « bruns, tout nus, sans que rien ne couvre leurs parties honteuses », et « les femmes bien gentilles, avec de longs cheveux noirs sur les épaules et le sexe si haut, si serré, si dépourvu de poils que nous pouvions bien les regarder sans éprouver aucune honte ». C’est bien un Eden d’avant la chute, un Eden où le péché de chair ne serait pas puni, que croient découvrir les premiers marins portugais à fouler le sol de cette terre luxuriante.

Et c’est aussi là qu’agit le charme de Gal. Même dévêtue, jamais vous n’y trouverez la moindre once de vulgarité. Une forme d’innocence dans l’affirmation du corps qui n’est corrompue ni par le vice ni la vertu.

En s’appropriant le Manifesto Antropófago d’Oswald de Andrade, publié en 1928, dont est extrait le célèbre « Tupi or not tupi – This is the question », les Tropicalistes s’inscrivaient aussi dans les racines historiques du Brésil, affirmant ainsi leur attachement à cette part indienne de leur culture.

Quand sort India, en 1973, Gal Costa est déjà devenue la grande chanteuse underground du Brésil. La jeune fille aux cheveux courts des années soixante était désormais un véritable sex-symbol, symbole qui rencontrait autant de succès auprès des hommes que des femmes.

A ce sujet, je me souviens d’une conversation avec mes amies bahianaises Goli et Nadja, où la première essayait de démontrer que Gal était fondamentalement lesbienne. Elle prenait pour argument une émission de télé où Caetano Veloso, Gilberto Gil et Chico Buarque, tous les trois sur le plateau, étaient interrogés sur la proximité de leurs rapports avec Gal. A sa façon, chacun incarnait un type de beauté brésilienne. Parmi ses trois hommes, n’importe qu’elle femme brésilienne trouverait son idéal. Ainsi, pour Goli, le fait que ni Caetano, ni Gil, ni Chico, aient jamais couché avec elle était bien la preuve qu’elle était lesbienne. Autrement, elle aurait forcément craqué pour au moins l’un d’entre eux. En plus, concluait Goli en bonne militante de la cause, à chaque fois que Gal était amoureuse d’un homme, ça ne lui réussissait pas : tout de suite, elle prenait dix kilos. Nouvelle « preuve » pour tenter d’étayer sa théorie.

Quelles que soient les préférences amoureuses de l’artiste, la journaliste Ana Maria Bahiana raconte qu’effectivement, « elle était un objet de désir pour les hommes et les femmes. Elle avait commencé à manger macrobiotique et était devenue très maigre et hyper-bronzée par le soleil de la plage ».

Au retour de son exil londonien, Caetano fut frappé par sa métamorphose : « quand je suis revenu de Londres, tout le monde parlait des Dunes de Gal et je constatais que Gal Costa avait lancé une mode, une manière d’être, de s’habiller, de se coiffer ». Gal est alors la véritable idole de cette geração do desbunde, la jeunesse rebelle.

C’est à Ipanema que se trouve cette fameuse plage devenue légendaire. Mais nous sommes loin du mythe d’un paradis de terre vierge, d’une nature sauvage et clémente à la fois. Si cette plage, ces Dunas da Gal, aussi appelée Pier da Gal, était effectivement déserte, ce n’était pas en raison de son éloignement de la civilisation, ce n’est pas une de ces plages de rêve au milieu de nulle part comme les côtes brésiliennes en comptent tant. Non, nous sommes là en plein cœur de Rio, et s’il n’y avait pas grand monde à la fréquenter, c’est en raison de l’égout qui se jetait là dans la mer. Plus précisément, il s’agit d’un emissário submarino. Un « émissaire sous-marin ». Un nom très élégant pour décrire pareille chose, très technocratique, idéal pour noyer le poisson (voire même l’empoisonner). Et ne sachant comment le traduire précisément en français, je réalisais finalement que nous utilisions le même terme. Ce type de canalisation rejetant en mer les eaux usées, après épuration, est également appelé un émissaire.

Maguelone, ma plage favorite possède d’ailleurs ce point commun avec celle des Dunes de Gal. En effet, la nouvelle station d’épuration de l’Agglomération de Montpellier, baptisée Maera, est reliée à une canalisation rejetant ses effluents au large de Palavas. Cet émissairedonc, qui longe le canal du Prévost, va se jeter en mer. Certes à 11 kilomètres du rivage. Et, à la différence des Dunes de Gal, la plage de Maguelone, toute proche, est préservée, encore « sauvage », nulle construction ni vilaine canalisation n’y viennent troubler notre horizon. (Parenthèse : c’est notamment parce que la ville de Palavas vient de se raccorder à cette station d’épuration qu’elle a obtenu le « pavillon bleu ».)

Revenons à la plage de Gal. Elle raconte : « la zone du pier était abandonnée. Avec Macalé, nous avions pris l’habitude d’y aller pour ne pas être dérangés. Les gens n’y allaient pas parce qu’il y avait les égouts qui s’y jetaient dans la mer, les dunes et cet ouvrage. Mais comme nous étions là, c’est devenu à la mode. Il y avait plein de personnes qui s’habillaient comme nous« . Parmi la bande, les Novos Baianos, Waly Salomão « Sailormoon », Jorge Mautner, l’actrice Wilma Dias. Là, à l’abri des regards, derrière les dunes qui abritaient les canalisations, nos jeunes hippies pouvaient consommer les substances qui allaient rendre leurs séances de « cinéma transcendental » encore plus planantes.

Le lieu était également devenu un spot de choix pour les surfeurs, la construction s’avançant dans la mer favorisait, paraît-il, la naissance de bonnes vagues.

Cette plage, malgré les nuisances liées à sa pollution, était devenu un havre d’harmonie pour la jeunesse branchée. Comme le rappelle Gal, Jorge Mautner, qui faisait partie de la bande, disait même que « le lieu était protégé par une aura énergétique contre tout ce qui pourrait arriver de mauvais » ! Ainsi s’écoulait la vie dans les « dunas do barato« , ou « dunas da Gal« . La dunité, pardon la nudité dans les dunes.

En ces années-là, qu’elle reprenne une « bluette » typiquement brega, comme « India »…

… ou un titre de Gilberto Gil plus entraînant…

Qu’elle soit à fleur de peau ou flamboyante, toujours Gal était sublime.Pour ceux qui souhaiterait tout savoir sur Gal, un blog très documenté lui est exclusivement dédié, ici…

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* A vrai dire, plutôt qu’India, s’il est bien un album emblématique de cette période de la carrière de Gal, c’est assurément son live Fa-Tal Gal A Todo Vapor. La contrainte ici est de n’évoquer que les albums par lesquels je découvrais, il y a une vingtaine d’années, ces artistes et le Tropicalisme. Et, à cette l’époque, je ne connaissais pas encore cet album de Gal.


 

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