Bahia/Rio

Une Séance de Cinéma Transcendental avec Caetano Veloso

C’est de saison, dès qu’arrivent les vrais beaux jours, ça ne coupe pas : je suis saisi d’une saudade de Bahia. Pour m’accompagner durant la traversée de cet état de nostalgie joyeuse qui, parfois, peut durer tout l’été, toujours il y a une musique. Qu’elle soit tropicaliste, l’œuvre de vieux sambistes du cru, tels Riachão ou Batatinha, voire plus roots encore ou, à l’inverse, parfois même axé !

Tout se téléscope, passé, présent, futur. Entre ce présent de soleil et de chaleur et le futur proche du premier bain de mer, viennent se mêler quelques échos lointains, à la fois souvenirs et sensations de mes séjours brésiliens, en même temps que le souvenir du temps lointain où je découvrais cette musique. Car ces jours-ci, mon humeur bahianaise s’épanouit avec nonchalance au son du Cinema Transcendental de Caetano Veloso, album que depuis longtemps je n’avais pas écouté.

Clairement, la pochette évoque bien l’imminence personnelle de la plage et a participé à l’envie d’écouter ce disque-là en particulier. Et d’ailleurs, si c’était ça le « cinéma transcendental » du titre de l’album : s’abandonner à la contemplation de la mer vue de sa serviette de plage ?

Cinema Transcendental est un des premiers albums de Caetano que j’ai découvert et notamment pour cette raison, il demeure un de ceux auxquels je demeure le plus attaché.

C’est en 1989, grâce à l’album Beleza Tropical, une collection de titres brésiliens choisis par David Byrne, que j’ai découvert la musique de Caetano Veloso. Figuraient sur cette compilation quatre de ses chansons dont « O Leãozinho » et « Queixa ». Si j’ai bien aimé les Talking Heads, je n’ai jamais eu de sympathie particulière pour David Byrne, je lui suis cependant infiniment reconnaissant d’avoir posé cette première pierre dans mon jardin. Car dès l’instant où j’entendis sa voix, Caetano s’imposait comme un artiste à part, une de ces révélations très spéciales comme on n’en connaît que quelques unes au cours d’une vie. Je sais, ça sonne con d’écrire ça mais c’est pourtant le cas. C’est bel et bien l’artiste que j’ai le plus écouté dans la décennie qui suivait sa découverte. Et largement. Ce qui fait de lui un de mes artistes essentiels, de ceux dont on garderait les disques si on ne devait conserver que ceux-là, comme dans ce jeu de l’île déserte, comme si branché en mode Robinson on pouvait écouter des disques ! A moins que cette île ne soit justement celle qu’il reprend d’Henri Salvador, celle où l’on paresse sans songer à demain.

Par la grâce d’une simple paire de chansons sur une compilation, j’étais conquis et rêvais dès lors d’aller découvrir la Bahia de tous les Saints. Cela me prit dix ans avant de pouvoir faire ce voyage. Lors de mon premier séjour là-bas, alors que je déjeunais dans un restaurant d’Arembepe, face à la plage, je discutais avec un ami d’amis, Américain, qui me disait avoir eu, comme moi, ce déclic, cette envie de découvrir Bahia en entendant pour la première fois la voix de Caetano. Comme moi, à cette différence près qu’il vivait alors à Salvador depuis vingt ans et y était devenu guide touristique.

Pendant ces dix ans avant de pouvoir m’offrir ce « pélerinage » bahianais, j’ai beaucoup écouté ses albums et j’avais l’impression d’être presque devenu un expert en caetanologie. Ce qui aujourd’hui me fait bien sourire car si j’écoutais les albums, j’ignorais encore à peu près tout du contexte de leur création. Mais j’apprenais et puisque j’avais la chance de fréquenter beaucoup de Brésiliens, je ne me lassais pas de les interroger sur le sujet… Et dans mon minuscule studio du XXème arrondissement, un yucca en pot me faisait office de cocotier, l’imagination aidant.

C’est cette même année, en 1989, que paraissait Estrangeiro, le premier album de Caetano que j’ai acheté. Dès sa sortie. Mais plus encore j’étais curieux de découvrir ses albums plus anciens, ses premiers enregistrements. Cinema Transcendental a été le premier d’une longue série à venir. Je l’ai trouvé d’occase, aux Puces de Montreuil. La pochette un peu déchirée, une face passablement usée, même carrément presque-inaudible sur un titre. Qu’importe.

Car je parle d’un temps où se procurer les albums tenait aussi du coup de chance. J’avais beau fouiner dans tous les bacs à disques que je croisais sur mon chemin, on ne trouvait pas les albums d’artistes brésiliens si facilement. Surtout que Caetano n’avait pas encore chanté « Cucurucucu Paloma » dans un film d’Almodovar ! A l’époque, au début des années quatre-vingt-dix, je me souviens avoir profité de la liquidation des vinyls à la FNAC des Halles, quand elle les sacrifiait au profit du CD. Les albums brésiliens y étaient soldés à 24 francs et j’avais alors dévalisé tout ce que je pouvais m’offrir avec mon modeste budget d’étudiant. Malgré cette razzia, juste une bonne vingtaine d’albums, c’est le plus souvent d’occasion que je trouvais les albums de Caetano & co. Avec patience et persévérance…

Cinema Transcendental, enregistré en 1979, fut donc une porte d’entrée vers son œuvre, voire même une fenêtre dans ma vie qui s’ouvrait sur un ailleurs ensoleillé et sensuel. Peut-être par son côté initiatique, et donc sentimental, il demeure un de mes préférés.Hormis « Louco por Você » qui était trop rayé, j’écoutais en général l’album dans son intégralité. Rien de tel pour se mettre de bonne humeur que ces trois premiers morceaux de la face A : « Lua de São Jorge », « Oração ao Tempo » et « Beleza Pura », sorte de disco downtempo (?!).

Cette première face se conclut sur ce petit bijou qu’est « Elegia », un texte du poète Augusto de Campos. Sur la face B, « Trilhos Urbanos », dont est tiré le titre de l’album : « cinema transcendental, trilhos urbanos, Gal cantando balancê / como se lembra de você« . Et « Cajuina ». Ah « Cajuina », outre que c’est la seule chanson de Caetano que je sache jouer à la guitare avec les bonnes positions d’accords, cela reste une chanson que je peux écouter en boucle.

Si Caetano Veloso a fait des études de cinéma dans sa jeunesse, le titre de l’album n’est pas une référence au 7ème Art. Le cinéma transcendental en question, c’est cet horizon que fixe Caetano sur la pochette, le sable et la mer, ses vagues venant se briser sur le rivage. Le terme vient de Gal Costa et sa bande de potes, qui avaient l’habitude de se retrouver au Pier da Gal, autrement appelé Dunas da Gal, dans les années soixante-dix. Mes amis Cyril et Fabiana me précisent que l’endroit se trouvait à Ipanema et que c’est là, derrière une dune, à l’abri des regards, que les jeunes artistes se retrouvaient pour consommer certaines substances qui rendaient encore plus transcendentale la vision de la mer depuis leur serviette de plage.

Si la notion de « transcendental » est empruntée à Kant, l’interprétation tropicaliste, pour contemplative et planante qu’elle soit, n’est pas, pour autant, un contresens par rapport à sa définition originale kantienne, à savoir qui « désigne tout ce qui est condition de possibilité« . Et nul doute que, malgré la dictature, l’univers des possibles était aussi ouvert que l’horizon pour nos jeunes hippies.

Caetano lui-même se contentait probablement de fixer l’horizon, les « substances » (LSD, maconha, etc.) n’ayant jamais été trop son truc. Au point, qu’il était parfois surnommé « Caretano ». Si le mot careta en portugais signifie « grimace » ou « froncement de sourcil », comme il le pratique si bien lui-même sur cette photo de Thereza Eugenia

Dans son cas, le surnom de « Caretano » est à prendre au sens de « démodé, pas dans le coup ». Et force est de reconnaître qu’au rayon psychédélique, il n’était franchement pas dans le coup, à la différence de certains de ses collègues tropicalistes.Précisons que la photo de la pochette de Caetano ne semble, par contre, pas avoir été prise sur la plage de Gal. On peut en outre s’étonner du cadrage de la photo, que ne lui ait pas été préféré un plan en cinémascope de la mer et ses vagues, avec ce premier plan de Caetano sur son paréo indien.

Moi aussi, j’ai longuement pratiqué le cinéma transcendental, en général du côté de la plage de Maguelonne. Il me tarde justement d’aller m’en offrir une nouvelle toile. Ce n’est qu’une question de jours. Une nouvelle fois, je prendrai mon vélo et tracerai jusqu’à la plage. Le cadre y est encore assez préservé mais cela n’a évidemment pas le charme des plages bahianaises bordées de cocotiers. Comme je l’expliquais, c’est seulement une dizaine d’années après avoir découvert de Cinema Transcendental, que j’ai pu m’en offrir quelques tranches aux abords de Salvador. Comme sur cette photo, prise sur une plage bahianaise, du côté de Diogo, à quelques dizaines de kilomètres au nord de Salvador. Bon, un peu d’ombre ne fait pas de mal si l’on souhaite prolonger sa séance, le soleil est carrément mordant sous ces latitudes.

A suivre, les « Dunes de Gal »…

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