Disques/Rio

Le Carnaval pour renaître de ses cendres (Martinho da Vila)

Quand nombre de regards se tournent vers Vancouver où vont s’ouvrir les Jeux Olympiques d’hiver, le mien se tend opposite way, vers le Brésil où le Carnaval s’apprête à battre son plein. Dans un soupir de lassitude, n’en pouvant plus de cet hiver qui s’éternise, je pense à cette grande fête à laquelle je n’ai jamais eu la chance de participer.

Martinho+da+Vila+-+canta...+-+canta+canta+minha+gente

La saudade qui m’étreint ne concerne même pas un événement que je n’ai jamais fêté in situ mais plutôt un temps déjà lointain où je découvrais la musique brésilienne. C’était il y a déjà une vingtaine d’années. Passée la découverte de Caetano, mon Sésame, un de mes premiers coups de cœur fut pour Martinho da Vila et sa voix incroyable, reconnaissable entre mille. La voix de Martinho da Vila demeure une de mes préférées, tous styles et époques confondues, internationale, presque à classer au patrimoine de l’humanité tant elle réchauffe le cœur.

À Rio, on est affilié à une école de samba à laquelle on reste attaché, fidèle, malgré les aléas. Un peu comme au football où l’on ne va pas changer de club de cœur comme une girouette. À Rio encore, on est Fla ou Flu, voire Vasco, mais il serait impensable de changer de camp. De même qu’à Porto Alegre, un Colorado, c’est-à-dire un supporter de l’Internacional, ne deviendra jamais un Grêmista ! Si la Mangueira demeure la plus adorée des écoles de samba, nombre de sambistes historiques soutiennent d’autres écoles sans faillir, ainsi Paulinho da Viola avec la Portela ou Martinho da Vila avec celle de Vila Isabel.

Cet attachement va survivre aux écueils et déceptions en tous genres. Martinho da Vila est ainsi le musicien emblématique de Vila Isabel, d’où son nom : da Vila. Il aura composé de nombreuses sambas de enredo pour elle, ces hymnes interprétés par les écoles lors du défilé sur le Sambadrome, afin de décrocher le titre annuel de champion du Carnaval. Martinho da Vila est notamment l’auteur de celle qui fut, et demeure, pour moi un morceau fétiche : « Renascer das Cinzas ». Littéralement, renaître de ses cendres, tel le Phoenix. Après la défaite, rester unis, soudés, pour « montrer au peuple que le berceau du samba est à Vila Isabel« .

« Vamos renascer das cinzas
Plantar de novo o arvoredo
Bom calor nas mãos unidas
Na cabeça um grande enredo
Ala dos compositores
Mandando o samba no terreiro
Cabrocha sambando, cuíca roncando, viola e pandeiro
No meio da quadra, pela madrugada, um senhor partideiro
Sambar na avenida de azul e branco é o nosso papel
Mostrando pro povo que o berço do samba é em Vila Isabel
(Tão bonita)
Tão bonita é nossa escola
E é tão bom cantarolar
Lá, lá, laiá, laralaiá
Lá, laiá
« 

J’ai toujours eu une affection et une tendresse particulières pour cette fidélité dans la défaite. Mais, pour aller plus loin et comprendre le sens réel de cette chanson, il faut préciser que les cinzas en question sont aussi celles du Mercredi. Le Mercredi des Cendres qui marque la fin du Carnaval et le début du Carême, ce qui fait de ce mot un synonyme de « tristesse profonde ». Dans le contexte de l’époque, la composition de Martinho da Vila est aussi une réaction d’orgueil. Une réponse au sort réservé au samba-enredo de l’année précédente et à la tristesse qui s’ensuivit…

En 1974, Martinho da Vila composa le titre « Tribo dos Carajás » pour le défilé de l’école de samba de Vila Isabel, l’histoire d’un Indien qui refuse l’esclavage, et que l’on peut, ironie de l’histoire, retrouver dans sa version studio sur le même album que « Renascer das Cinzas », le génial Canta, Canta Minha Gente (1974), qui comprend aussi « Disritmia », peut-être le plus beau morceau jamais écrit par Martinho da Vila. Cette fable écologique vantant la sagesse des Indiens d’avant l’arrivée des Conquistadores fut jugée subversive par la censure. Vila Isabel dut sous la pression renoncer à défiler en l’interprétant. Ses participants manifestèrent en boudant et son cortège sans enthousiaste valut à l’école une place de dernier du classement. Seule l’intervention de Chagas Freitas, Gouverneur de l’Etat de Rio, qui déclara qu’exceptionnellement il n’y aurait pas de rétrogradation, évita à Vila Isabel de tomber en deuxième division du Carnaval des écoles de samba.

En son temps, « Renascer das Cinzas » fut donc une réaction d’orgueil à cette censure, un appel à la prise de conscience. Personnellement, dans l’ignorance de ces événements, ce fut une borne initiatique dans ma découverte des musiques brésiliennes. Cela reste un morceau auquel je suis lié d’un attachement particulier.

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