Bahia/Portrait

Batatinha, le Diplomate de Bahia

 "Na imitação da vida
Ninguém vai me superar
Pois sorrio da tristeza
Se não acerto chorar"
(Batatinha, "Imitação")

Quand on commence à se plonger dans la musique bahianaise, on est vite attiré par le fond, vers les racines. Et ce sont vers ces racines que l’on retourne ensuite le plus régulièrement. Personnellement, du moins. La culture bahianaise est un véritable conservatoire de la musique brésilienne où les formes traditionnelles et populaires restent vivantes et vibrantes. Parmi ces acteurs essentiels de la musique bahianaise, figurent bien sûr quelques sambistes.

Batatinha est l’un d’eux. Quelqu’un dont je chéris tout particulièrement l’œuvre. L’évoquer, c’est me souvenir du temps où je découvrais la musique brésilienne. Caetano Veloso, comme je le rappelais ici il y a quelques semaines, fut mon premier coup de cœur, celui qui ouvrit les portes. Dans la foulée, je découvrais vite sa petite sœur, Maria Bethânia. Formidable interprète que j’écoutais alors beaucoup. Hasard des soldes et des bacs des disquaires, j’avais acheté plusieurs albums live. Sur l’un d’entre eux, Rosa dos Ventos, elle chantait Batatinha. Trois morceaux enchaînés en une sorte de medley : "Toalha da Saudade", "Imitação" et "Hora da Razão". A l’époque, j’ignorais bien qui pouvait être ce Batatinha dont elle disait le plus grand bien avant de se lancer dans son récital mais, déjà, ses chansons se gravèrent dans ma mémoire. Quelque temps plus tard, en achetant le Muitos Carnavaisde Caetano, je retrouvais "Hora da Razão", qu’il reprenait à son tour. Je ne sais plus si j’en déduisais que ce Batatinha devait être très connu mais ce nom m’est resté familier pendant des années sans pour autant que j’en apprenne davantage sur son auteur.

Pour en savoir plus, il fallut attendre mon premier voyage à Bahia, début 1999. A Salvador, Goli et Nadja, les amies qui m’hébergeaient, m’offrirent Diplomacia, un album de Batatinha, accompagné de quelques grands noms de la musique brésilienne venus lui rendre hommage. Commençons donc cette évocation du grand sambiste diplomate par un article que j’avais écrit à mon retour, alors que je ramenais dans mes bagages Diplomacia en trois exemplaires (dont deux pour offrir) .

Diplomacia – Antologia de um Sambista fut la reconnaissance tardive d’un légendaire sambiste bahianais. Cet album n’était pas destiné à être posthume mais, hélas, Batatinha n’en vit pas le lancement. Alors que sonne l’heure de gloire des pépés caïds cubains du genre Compay Segundo, Ibrahim Ferrer and co, rendons un hommage à celui qui fut le grand "diplomate" de Bahia : Batatinha. Mais Batatinha n’était pas un diplomate au sens propre, comme a pu l’être Vinicius de Moraes. Batatinha avait élevé lui la diplomatie au rang d’art de vivre. La diplomatie en tant que dignité et courtoisie. Quant à poète, il l’est largement autant que l’auteur de "Felicidade" et, comme le remarque si justement Cid Teixeira dans le livret, nombre de poètes officiels donnerait tout pour avoir écrit de tels vers :

"Meu desespero ninguém vê / Sou diplomado em matéria de sofrer"

("Personne ne voit mon désespoir, je suis diplomate en matière de souffrance ").

Ces vers-là et beaucoup d’autres mais toujours avec les mots les plus simples.

 Car le grand talent de Batatinha est d’avoir su se mettre dans la peau de l’homme de la rue, du Bahianais anonyme et d’exprimer avec la plus grande émotion les peines qu’il cache derrière un sourire ou un pas de samba. Batatinha mieux que quiconque aura su évoquer cette énigme bahianaise, cette fameuse diplomatie qui est le secret de cette Terra da felicidade. Le thème est récurrent dans nombre de ses chansons, la vie est imitation, illusion, ironie. Et si l’on ne veut pas pleurer, mieux vaut sourire de la tristesse. Et s’oublier dans la danse, comme dans le refrain de "Direito de sambar" par exemple : "É proibido sonhar então me deixe o direito de sambar" (Il est interdit de rêver alors je m’accorde le droit de danser le samba).

En deux ou trois occasions, les thèmes sont franchement plus légers. Sur "Bêbê diferente", le vieil homme est irrésistible quand il se raconte en bébé jouisseur, biberonneur précoce d’aguardente et se vantant d’être déjà l’égal de son père. Ou encore sur "De revolver não", où on l’entend entouré de ses vieux potes, dont Riachão, tous bien rigolards à l’évocation d’histoires de pêcheurs.

On retrouve aussi bien entendu sur cet album "Hora da razão", certainement son morceau le plus connu et très fréquemment repris, de Caetano à Timbalada.

Quant à l’enregistrement lui-même, cette réception de l’ambassadeur est un succès. Le gratin est de la fête : Caetano, Gil, Chico Buarque et Bethânia, rien que ça. Tous y vont de leur hommage en reprenant, à chaque fois magnifiquement, une chanson du maître.

Pour l’accompagnement, le bon goût et la discrétion sont de mise. Très respectueux, Paquito et Jota Velloso ont réalisé un enregistrement remarquable de finesse et de dépouillement, invitant parfois un violoncelle ou une flûte pour accompagner les indispensables guitares et pandeiro. Sans oublier la fidèle caixa de fosforos de Batatinha, sa boîte d’allumettes qui discrètement pose le rythme du morceau. Et c’est l’art de Batatinha d’accommoder les choses ou les mots les plus simples pour en tirer la plus grande émotion.

 O.C., 1999

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Dix ans plus tard, les mots pour décrire Batatinha n’ont pas changé. En cherchant des témoignages et des récits sur son compte, j’ai découvert que c’est toujours sa simplicité qui est évoquée pour décrire l’art de Batatinha. Au premier rang de ces témoignages, celui de Maria Bethânia, bien sûr, dont on retrouve quelques mots manuscrits au dos de la pochette de l’album Samba da Bahia, enregistré en 1975, album que Batatinha partageait avec ses collègues Riachão et Panela :

"Gosto de Batatinha, como gosto da luz da lua, do som do tamborim, do samba em tom menor, das coisas tristes et simples.
Batatinha pra mim, é uma pessoa rare : um artista
"
("J’aime Batatinha comme j’aime la lumière de la lune, le son du tambourin, le samba en ton mineur, les choses tristes et simples.
Batatinha pour moi est une personne rare : un artiste").

Paulinho da Viola, dont la modestie est aussi grande que le talent, le tenait lui aussi en très haute estime (Batatinha lui a, de son côté, dédié le morceau "Ministro do Samba") :

« Felicidade para aqueles que têm o privilégio de estar perto dele e conhecê-lo. Eu o coloco ao lado de um Nelson Cavaquinho e um Cartola… Batata, sinto um prazer imenso em ser seu amigo… »
(« Quel bonheur pour ceux qui ont le privilège d’être proche de lui et de le connaître. Je le place aux côtés d’un Nelson Cavaquinho ou d’un Cartola… Batata, je ressens un plaisir immense à être ton ami »).

Bel hommage de Paulinho da Viola qui met Batatinha sur le même plan que Cartola. Hélas, Batatinha n’a jamais eu la notoriété et la reconnaissance qu’il aurait méritées. C’est injuste mais n’est-ce pas malheureusement le sort de nombreux sambistes ? Même en ayant son heure de gloire, le sambiste retombe ensuite vite dans l’oubli. Même Cartola, le plus grand d’entre tous, a connu pareille infortune. Après avoir été surnommé le "Divino" dans les années trente, quand il était adoré par la bonne société carioque et admiré par Heitor Villa-Lobos, le fondateur de la Mangueira aura attendu 1974 pour enregistrer son premier disque solo, alors qu’il a déjà la soixantaine bien sonnée. Il aura fallu la rencontre avec Marcus Pereira après un anonymat d’une vingtaine d’années. Batatinha a lui aussi rencontré son Marcus Perreira. Ils étaient deux et s’appelaient Paquito et JotaVelloso.

Il faut rappeler que même si leurs collègues cariocas sont fréquemment tombés dans l’oubli, jamais la plupart des sambistes bahianais n’auront atteint leur célébrité. Batatinha, par exemple, n’a jamais voulu quitter Salvador pour Rio. Ainsi de cette belle assemblée, ironiquement surnommée sur la photo, le "Ratpack bahianais", aucun n’aura connu de réelle heure de gloire nationale. Même si c’est un collègue de Rio, le grand Jamelão de la Mangueira, qui le premier enregistra une composition de Babatinha. "Jajá da Gamboa" en 1954. Il en fit même un succès. Il s’agit d’un titre assez atypique puisque très enjoué, alors que son répertoire est en grande partie constitué de chansons tristes, contant les aventures d’un malandro, le Jajá en question.


De gauche à droite : Edil Pacheco, Riachão, Walmir Lima, Batatinha, and Ederaldo Gentil

Batatinha n’a jamais vraiment vécu de sa musique. Né à Salvador en 1924, le jeune Oscar da Penha est obligé de commencer à travailler très jeune. Il rentre comme office boy au journal Diário de Notícias mais évoluera par la suite, comme auxiliaire typographique, puis graphiste. Une profession qu’il exercera toute sa vie, devenant même fonctionnaire des presses officielles, l’Imprensa Oficial de Salvador. Cet emploi de graphiste ne l’empêchera pas de mener la vie de bohème avec ses collègues et ses amis sambistes.

Son premier surnom fut Vassourinha, en référence à un sambiste carioca célèbre de l’époque et qu’admirait le jeune Oscar. Au début des années quarante, il alla voir Antônio Maria, qui dirigeait alors la Rádio Sociedade da Bahia, et lui interpréta "Inventor do Trabalho". Son nouveau (et définitif) surnom de Batatinha lui est venu de ce même Antônio Maria qui l’appela ainsi lors d’un passage radio. Dans l’argot de l’époque, un "Batatinha", (une petite patate, littéralement) désignait un type bien. Ce qu’il était assurément.

Quelques mois avant sa mort, Batatinha fut invité à enregistrer en duo avec Silvia Torres, une de ses compositions, "Pra Todo Efeito", sur l’album de cette dernière, produit par Carlinhos Brown. Sa voix y était déjà terriblement fatiguée. Heureusement, on ressent bien moins cette impression sur les titres de Diplomacia qu’il chante.

Paquito et Jota Velloso (neveu de Caetano et Bethânia) racontent cependant que Batatinha était déjà malade quand ils se sont lancés dans ce projet. Celui était d’offrir à Oscar da Penha, dit Batatinha, la reconnaissance qu’il méritait de son vivant. Ce projet s’était imposé à eux en réaction à l’omniprésence de l’axé qui reléguait la samba traditionnelle à la confidentialité. Et donc aussi ses plus illustres représentants bahianais. Ils ont réalisé un vrai travail patrimonial en s’entretenant avec Batatinha pendant de longs mois. C’est un véritable collectage de son répertoire qu’ils ont ainsi réalisé. Ils furent très étonnés de découvrir que Batatinha n’avait même pas déposé ses compositions. Plus encore, il ne les avait même pas notées dans un cahier. Tout était là, dans sa mémoire. Aussi, lors de ces séances demandaient-ils à Batatinha de leur chanter son répertoire. Ce qu’il faisait en s’accompagnant de cette simple boîte d’allumettes qu’il utilisait pour composer ! De ces retranscriptions, ce sont environ soixante-dix chansons qui ont été sauvés de l’oubli. Paquito et Jota Velloso précisent que ce répertoire est disponible à qui souhaiterait l’interpréter. C’était leur souhait, leur mission : faire connaître l’art de cet auteur.

Quelques années plus tard, Paquito et Jota Velloso renouvelèrent l’expérience en offrant un album au bien vivant Riachão, sur le même principe d’inviter quelques grands artistes à reprendre quelques pièces de son répertoire. On retrouvait là encore Caetano, mais aussi Tom Zé, Dona Ivone Lara ou Carlinhos Brown… Mais quand Batatinha incarnait une samba triste et pleine d’émotion, Riachão est un joyeux drille débordant d’énergie malgré son âge avancé. Les deux faces de la médaille du samba bahianais.

Batatinha est sa face d’ombre, celui qui chantera ces moments de tristesse, ces occasions ratées que l’on garde au chaud du coeur, à l’image de "Toalha da Saudade". Il se souvient comment, lors du précédent carnaval, il a gardé la serviette avec lequel une belle jeune fille s’est essuyé le visage. La jeune fille a disparu. Il lui reste ce morceau d’étoffe et le souvenir de sa beauté. Seul remède à sa saudade : aller danser le samba !

"Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou (Eu tenho)
Tenho ainda guardada
como lembrança do carnaval que passou
Uma toalha bordada que na escola
um lindo rosto enxugou

É a toalha da saudade
da minha infelicidade
Não me vai ornamentar
E pra não sofrer desilusão
nem passar decepção
Eu vou sambar"

L’album-hommage Diplomacia a visiblement rempli son rôle. Deux documentaires consacrés à Batatinha ont depuis été réalisés. Le premier, Batatinha Poeta do Samba, par Marcelo Rabelo, le second, Batatinha e o Samba Oculto da Bahia, par Pedro Abib.

La bande-annonce de Batatinha Poeta do Samba, qui permet d’écouter un extrait de son morceau "Imitação".

Un extrait du documentaire Batatina e o Samba Oculto da Bahia, où bien sûr on retrouve Maria Bethânia qui fut réellement la première à faire découvrir son œuvre au reste du pays.

A sa mort, son joyeux compère Riachão donna de lui une belle définition : « uma cabeça cheia de cabelos brancos e cada fio uma nota musical ». Une tête pleine de cheveux blancs et, dans chacun d’eux, une note de musique.

Puisque je m’associe à la mission de Paquito et Jota Velloso dédiée à faire connaître l’œuvre de Batatinha, je vous propose, plutôt qu’un lien pour télécharger l’album, en voici un qui indique les accords du morceau "Direito de Sambar". Ca peut aussi vous occuper pour les vacances…

 

Une réflexion sur “Batatinha, le Diplomate de Bahia

  1. Bon article ! manque la traduction des paroles ! rires…Mais je t'ai mis en lien dans mon blogrubriaue… "Ils ont chanté"cordialementBF

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